Le 26 mai 2026 s’est tenu à Ottawa un colloque intitulé « Alignement Canada-ANASE en matière de sécurité : arguments en faveur du renforcement de la résilience collective ». Il réunissait des conférenciers issus de quatre organismes gouvernementaux canadiens, des ambassadeurs de la région, des universitaires et des experts de groupes de réflexion, ainsi que l’agent général de l’Ontario auprès de l’ANASE. Ce troisième colloque annuel Canada-ANASE sur la sécurité était organisé conjointement par le programme Initiatives Canada-ANASE du York Centre for Asian Research et le Comité de l’ANASE d’Ottawa, avec le soutien de la Fondation Asie Pacifique du Canada, de l’École de gestion Telfer de l’Université d’Ottawa et du Conseil international du Canada, section de la Capitale nationale.
Ce colloque avait lieu à un moment charnière, alors que le Canada entre dans la prochaine phase de sa Stratégie pour l’Indo-Pacifique (SIP), dans laquelle l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) figure au premier plan des priorités canadiennes. Tirant parti du rôle de l’ANASE en tant que plateforme de dialogue, d’apaisement et de dissuasion, un éventail de ministères et d’organismes gouvernementaux canadiens engage des démarches sur les enjeux de sécurité en Asie du Sud-Est, ce qui renforce l’incidence concrète de l’implication du Canada dans la région et, plus largement, dans l’Indo-Pacifique.
D’après les conférenciers, le Canada ne manifeste pas qu’un intérêt éphémère pour l’Indo-Pacifique, même s’il « chevauche trois chevaux à la fois » (soit l’Atlantique, le Pacifique et l’Arctique). Cet intérêt restera inchangé, que la Stratégie pour l’Indo-Pacifique du Canada soit renouvelée en 2027, après ses cinq premières années, ou que sa nomenclature évolue. Un ambassadeur de la région indo-pacifique a exhorté le Canada à garder le cap en instituant une SIP 2.0 afin de préserver la cohérence et de donner priorité à l’engagement diplomatique, à la défense et aux investissements dans la région.
Engagement du Canada en faveur de la résilience de l’ANASE en matière de sécurité
Compte tenu de l’érosion de l’ordre mondial fondé sur des règles, les puissances intermédiaires peuvent jouer un rôle plus actif dans la sécurité mondiale et régionale. Pour illustrer ce point, des intervenants d’Affaires mondiales Canada, du ministère de la Défense nationale et de Pêches et Océans (MPO) ont souligné les efforts consentis par le Canada pour renforcer la résilience de l’Asie du Sud-Est en matière de sécurité, notamment par son soutien à la stabilité régionale et à l’État de droit, manifesté entre autres par la réduction des atteintes au droit international et une attitude favorable aux liens politiques et à la collaboration. Le Canada a apporté ces contributions en faisant appel aussi bien aux mécanismes de l’ANASE, comme le Forum régional et la Conférence post-ministérielle de l’ANASE, qu’à la SIP, notamment par un engagement en matière de défense en réponse aux menaces traditionnelles et nouvelles dans la région.
Les déploiements navals, comme l’opération Horizon, favorisent la stabilité régionale et le respect du droit international dans la région indo-pacifique, tandis que des dialogues navals ont eu lieu avec plusieurs organismes du gouvernement canadien, y compris la Défense nationale, le MPO, Affaires mondiales, la Sécurité publique et l’Agence des services frontaliers du Canada. Le Canada continue de soutenir l’ANASE pour ce qui est de la défense de la liberté de navigation, du commerce légal et de la gestion durable des ressources marines face à des défis persistants tels que les flottes fantômes, les contestations en mer de Chine méridionale et le conflit au Myanmar.
La gouvernance, les mesures d’application de la loi et les partenariats constituent les fondements de l’engagement du MPO en Asie du Sud-Est. Il existe toutefois un fossé entre les accords et leur mise en œuvre, en raison de l’incohérence des règles relatives aux mesures de gestion des pêches dans la région. De multiples niveaux de surveillance, de suivi et d’application de la loi sont nécessaires, comme en témoigne le Programme de détection des navires fantômes, mis en place pour lutter contre les activités illicites, comme la contrebande, le contournement des sanctions et la pêche illégale, non déclarée et non réglementée. Les partenariats (bilatéraux et multilatéraux, y compris avec des organisations non gouvernementales) facilitent l’analyse des données en temps réel à l’appui des mesures d’application de la loi, y compris les arraisonnements et inspections en haute mer, prises pour lutter contre des problèmes comme le travail forcé et les pratiques d’exploitation en mer.
À quand la ratification du Traité sur la haute mer par le Canada, et quel sera son incidence sur les différends maritimes?
Les participants ont exprimé leur intérêt à voir le Canada ratifier le Traité sur la haute mer, ou l’Accord sur la biodiversité au-delà des juridictions nationales (BBNJ) dans le cadre de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, entré en vigueur en janvier 2026. Le Traité sur la haute mer n’a pas pour but de régler les différends frontaliers, mais plutôt d’offrir un cadre de collaboration en matière de gouvernance marine; à ce titre, il est peu probable qu’il apporte une solution aux problèmes maritimes plus larges en mer de Chine méridionale. Le succès du Traité suscite néanmoins un vif intérêt, étant donné l’importance cruciale des océans pour la survie de l’humanité, autant sur le plan de la sécurité alimentaire et de la production d’oxygène qu’en raison de la dépendance de l’économie mondiale envers le transport maritime. Cependant, sa mise en œuvre s’annonce difficile compte tenu de la diversité des 146 pays signataires. Une loi autorisant la ratification par le Canada devrait être examinée au Parlement en juin, dans l’espoir d’une ratification d’ici septembre, à temps pour que le Canada puisse participer aux prises de décision lors de la Conférence des Parties au traité, en janvier 2027.
La sécurité maritime, en mer et dans le cyberespace
Depuis deux ans, l’envergure et l’évolution des modes de production médiatique s’accélèrent sans cesse grâce à l’intelligence artificielle générative; des voix synthétiques et des images hyperréalistes ont été conçues pour contourner la vérification des faits et susciter à la place une réaction physiologique. Autrement dit, les opérations d’influence menées par les gouvernements, les organisations et d’autres acteurs malveillants intègrent de plus en plus souvent la peur et la panique dans leur structure même. On peut par exemple formuler des revendications maritimes (certaines fausses, d’autres exagérées), dans les langues locales, et les présenter faussement comme authentiques, trompant ainsi la perception du public. Cette tromperie vise délibérément l’autorité et la crédibilité des institutions, les obligeant à passer d’une démystification réactive à une validation proactive de l’information au moyen d’horodatages faisant autorité et d’autres mesures d’authentification.
Le colloque a mis en évidence la nécessité de se doter de la capacité de vérifier en temps réel les revendications en ligne, y compris celles liées aux différends maritimes, pour renforcer la résilience en matière de sécurité au sein de l’ANASE et ainsi conserver la confiance du public dans le contexte de la production synthétique des médias. En effet, la résilience numérique n’existe pas uniquement en ligne, mais va de pair avec la résilience hors ligne, solidifiée en intégrant la culture numérique dans le contexte local afin que les gens se sentent en sécurité au sein de leur communauté, que la confiance soit la norme et que les communautés marginalisées soient protégées contre la vulnérabilité en ligne.
Un cadre nouveau a été proposé pour analyser la sécurité maritime du point de vue de trois dynamiques interconnectées :
- la médiation algorithmique, dans laquelle les plateformes numériques façonnent la visibilité et la perception du public;
- les économies affectives (la manière dont on capitalise l’émotion dans l’économie des plateformes), étant donné que les contenus qui suscitent des émotions se propagent plus vite que leur vérification;
- l’invisibilité infrastructurelle, qui donne de plus en plus aux systèmes technologiques opaques la possibilité de façonner la manière de produire, de diffuser et d’aborder les réalités synthétiques.
Le capital du Canada en matière de sécurité et de renseignement en Asie du Sud-Est
Les participants au colloque ont particulièrement apprécié les éclairages apportés par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) sur certaines questions épineuses au sujet de ses partenariats et du renforcement de ses capacités dans la région, mais aussi de son rôle dans la sécurité économique et le renforcement de la résilience nationale du Canada, notamment par l’intermédiaire du Bureau des grands projets et par l’évaluation des investissements étrangers visant à éviter que les capitaux investis mettent le Canada à la merci d’une influence indésirable. Le SCRS est décrit comme un « pilier » de la mise en œuvre de la SIP, un rôle qu’il assume notamment en augmentant sa présence en Asie, en développant la diplomatie du renseignement et en intensifiant les échanges analytiques sur les enjeux régionaux et le renforcement des capacités. Les participants ont appris qu’au nombre de ces actions figurent l’établissement de relations et la formation dans une optique proactive, ainsi que la collecte et l’analyse de renseignements visant à neutraliser les menaces pesant sur le Canada, dans un souci d’améliorer la capacité du pays à soutenir ses partenaires en Asie du Sud-Est sur des enjeux tels que la cybersécurité, l’espionnage, l’ingérence étrangère et l’évaluation des menaces terroristes. Le rendement de ces investissements dans le renforcement des capacités a porté fruit, a-t-on entendu lors du colloque, y compris sous forme de prestation de formation sur mesure dans divers domaines de la sécurité nationale. La contribution du Canada au renforcement des capacités en matière de cybersécurité en Asie du Sud-Est a en outre été qualifiée de « sous-estimée ».
Reconnaître la contribution du Canada à la sécurité régionale et à la résilience collective dans l’Indo-Pacifique
Plusieurs intervenants d’Asie du Sud-Est et d’ailleurs ont souligné les liens intrinsèques qui existent entre la résilience économique et la sécurité régionale, comme en témoigne la récurrence constante des thèmes économiques dans les discussions sur les questions de sécurité, qu’il s’agisse des minéraux critiques ou des chaînes d’approvisionnement alimentaires et énergétiques. Ces liens se reflètent également dans les trois priorités relevées par les Philippines, pays président de l’ANASE en 2026 : la paix et la sécurité, les corridors de prospérité et l’autonomisation équitable, la résilience économique étant désormais reconnue comme un impératif stratégique. La réorientation du Canada sur la défense, la sécurité économique et la résilience des chaînes d’approvisionnement, alignée sur les priorités de l’ANASE en 2026, offre un potentiel de coopération plus étroite entre le Canada et l’ANASE sur des enjeux comme la sécurité maritime, la cybersécurité, les technologies propres, l’innovation, les minéraux critiques et la résilience face aux catastrophes.
Un exposé a également expliqué que les chocs économiques actuels causés par les turbulences mondiales et le conflit au Moyen-Orient ont des répercussions humaines directes, non seulement sur la sécurité alimentaire et énergétique, mais aussi sur la vie des personnes qui dépendent de transferts de fonds de membres de leur famille travaillant au Moyen-Orient, ou sur celle des marins bloqués dans le détroit d’Ormuz.
Les ambassadeurs de l’ANASE ont salué l’attention constante que porte le Canada à la région et l’alignement étroit avec la région sur les questions de sécurité, qui s’inscrit dans le prochain plan d’action ANASE-Canada prévu pour juillet 2026, ainsi que dans la nouvelle politique industrielle de défense du Canada, qui vise à faire en sorte que les achats de défense favorisent la sécurité nationale, la croissance économique et la souveraineté technologique. Ils ont exprimé l’espoir que le code de conduite ANASE-Chine visant à établir des règles pour la gestion des différends en mer de Chine méridionale soit finalisé cette année, et salué le soutien du Canada, en particulier dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale en Asie du Sud-Est. L’Asie du Sud-Est a pris note de l’amélioration des relations du Canada avec la Chine, ainsi que de l’intérêt manifeste d’Ottawa à développer des liens plus étroits avec la Chine tout en restant vigilant face aux éventuels risques et menaces pour le Canada. Parallèlement, un ambassadeur a rappelé au Canada que, pour gagner la confiance de l’ANASE, le pays doit respecter le principe de non-exclusion de la centralité de l’ANASE.
Une réflexion finale sur le colloque, exprimée par un intervenant de la région indo-pacifique : il ne faut pas sous-estimer la contribution du Canada à la sécurité régionale et à la résilience collective dans la région indo-pacifique, notamment sa capacité à servir de boussole morale, l’effet multiplicateur de son appartenance au G7 et son statut de « seul pays non membre permanent doté d’une influence mondiale ».